Le dépôt
692 - ZOOM POÉSIE LYRIQUE
cinq textes
Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avoit desclose Sa robe de pourpre au Soleil, A point perdu ceste vesprée Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vostre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place Las ! las ses beautez laissé cheoir ! Ô vrayment marâtre Nature, Puis qu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse : Comme à ceste fleur la vieillesse Fera ternir vostre beauté.
Pierre de Ronsard
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5423851p
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy-là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand revoiray-je, hélas, de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage ?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux, Que des palais romains le front audacieux, Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :
Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin, Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Joachim Du Bellay
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10522197
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour ?
Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde ! je viens seul me sseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes, Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés, Ainsi le vent crachait la écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il ? nous meuglions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.
Alphonse Lamartine
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10495819
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Victor Hugo
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052326k
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville ; Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?
Ô bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits ! Pour un cœur qui s'ennuie, Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s'écœure. Quoi ! nulle trahison ?... Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi Sans amour et sans haine Mon cœur a tant de peine !
Paul Verlaine
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10525287
La poésie lyrique française trouve ses origines dans le chant accompagné de la lyre sous l'Antiquité, avant de se développer au Moyen Âge à travers les complaintes et les chants courtois. Elle se caractérise par l'expression privilégiée des sentiments intimes, de l'affectivité, de la fuite du temps, de l'amour et de la nostalgie. À la Renaissance, la Pléiade remet à l'honneur les formes fixées comme le sonnet et l'ode pour célébrer le sentiment amoureux et le regret de la patrie. Au XIXe siècle, le romantisme fait du lyrisme le cœur de la création poétique, en plaçant le moi de l'auteur, confronté à la nature et au deuil, au centre de l'œuvre. Le symbolisme prolongera cette tradition en associant les états d'âme à la musicalité du vers et aux paysages intérieurs.
Le lyrisme occupe une place centrale en poésie parce qu’il touche à la fonction première du langage poétique : exprimer l'intime et rendre l'invisible sensible.
Plusieurs raisons fondamentales expliquent cette importance majeure :
- L'incarnation de la subjectivité : Le lyrisme permet d'extraire une émotion individuelle (l'amour, la souffrance, l'émerveillement, le deuil) et d'en faire le sujet principal du poème. Il donne une voix singulière au « je » poétique.
- La quête d'universalité : En exprimant ses sentiments les plus personnels, le poète touche à la condition humaine. Ce qui est ressenti à l'échelle d'un individu devient un miroir dans lequel chaque lecteur peut se reconnaître.
- Le lien originel avec la musique : Historiquement lié à la lyre dans l'Antiquité, le lyrisme conserve un rapport étroit avec le chant. La poésie lyrique travaille le rythme, les sonorités, les rimes et les assonances pour créer une musique interne qui agit directement sur la sensibilité.
- Une réponse au passage du temps : Le lyrisme est souvent une tentative de fixer l'éphémère. Face à la fuite du temps, à la nostalgie ou à la mort, la création poétique lyrique cherche à immortaliser l'instant et le souvenir.
- La sublimation du réel : Il offre un espace où les contradictions de l'existence, les fêlures ou la mélancolie (le « spleen ») ne sont pas simplement subies, mais transformées en matière esthétique et en beauté.
Bibliographie
De Bellay, Joachim, Les Regrets, Paris, Frédéric Morel, 1558. Hugo, Victor, Les Contemplations, Paris, Michel Lévy frères, 1856. Lamartine, Alphonse de, Méditations poétiques, Paris, Au bureau des Annales du cercle littéraire, 1820. Ronsard, Pierre de, Les Amours, Paris, Veuve Maurice de la Porte, 1552. Verlaine, Paul, Romances sans paroles, Sens, Maurice L'Hermitte, 1874.
nota bene : la sélection repose sur des éditions numérisées conservées à la Bibliothèque nationale de France.