La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S - Index I

40 - Jean Colombes

RECENSIONS

Cartographie d’une rancune de Matthieu Lorin, par Jean Colombes

 

Matthieu Lorin a fait paraître en 2025, aux éditions La Crypte, un recueil de poèmes en prose intitulé Cartographie d’une rancune. Le volume n’est pas une compilation de poèmes isolés, puisqu’un fil narratif, qui est une promenade dans la ville, lie les textes les uns aux autres : chemin faisant, à chaque texte correspond une série de pas. Ce texte est à lire de toute urgence pour qui se questionne sur son rapport au monde et à lui-même.

 

Le recueil Cartographie d’une rancune commence par un texte numéroté « 0 pas » et s’achève par un texte chiffré à « 8820 pas ». Le chemin n’est pas rectiligne : « Je ne marche plus, je courbe », prévient la quatrième de couverture. La qualité de l’ouvrage est donnée par cette phrase délicieuse que Woody Allen n’aurait pas reniée. 

 

En comptant ses pas, Matthieu Lorin inscrit son recueil dans une poétique de la géographie. Il pose ainsi la problématique très contemporaine du lieu du poème et d’un cinétisme dans ce lieu. Le poète est en mouvement ; du reste on se souvient que Neitzsche critiquait les philosophes qui ne philosophaient qu’attablés à leur bureau, ne sachant pas penser en marchant. 

Matthieu Lorin s’attache également à une poétique du nombre (les nombres de pas en l’occurrence). Les nombres furent toujours très chers aux poètes : du calcul des pieds d’un alexandrin jusqu’aux jeux de chiffres qu’affectionnait tant Raymond Queneau.

 

A ce titre, l’idée de Matthieu Lorin peut être saluée. En effet, l’auteur compte, non pas le nombre de signes de son texte – comme y procèdent usuellement les romanciers – mais le nombre de pas d’un texte : nombre de pas qu’il fallut pour penser un texte, pour l’écrire, pour le lire, ou bien encore, nombre de pas d’une promenade bien réelle ou purement mentale.

 

L’ouvrage, brillant, fourmille de jolies choses et je n’en citerai que quelques-unes : « Quitter ce lit que je fais tous les matins et qui me défait à chaque fois » (0 pas) ; « Je prends mon parapluie, ma veste qui n’a pas fini de sécher, ramasse mon enfance et sors » (56 pas) ; « la mémoire ne se rince pas à grandes eaux et le mensonge a les os fragiles » (856 pas) ; « La cathédrale apparaît au loin. Regardez-la, fière comme une écharde » (1025 pas) ; « je pourrai dérouler ma silhouette jusqu’à l’insolence » ; « c’est toujours au coin de rue que la marge apparaît » (2666 pas).

 

En lisant l’ouvrage, le lecteur pourra ressentir (ou spéculer) certaines influences qui iraient de Rimbaud (le cheminement d’une saison en enfer) à Matthieu Messagier (pour l’étonnement et les jolies phrases), en passant sans doute par Cioran (car, et bien que les textes soient enchâssés dans une narration, on y trouve une dimension de poésie aphoristique : « Nous faisons de chaque entaille un rideau », 1816 pas) ou encore Apollinaire (« cette balançoire en mouvement, aussi pendue qu’une langue », 2845 pas). Cependant, on objecterait avec raison que toute image portant sur une langue n’est pas apollinarienne !

 

Disons-le, cet ouvrage très réussi est particulièrement sombre. L’auteur (ou le personnage principal) est habité par une torture intérieure : « A côté, je ne suis qu’une bagatelle, un fétu posé près de l’incendie et qui attend son heure » (672 pas) ; « Aujourd’hui, ce garçon est un carton pris par l’humidité qui se déchire avec le vent » (4756 pas). L’auteur ne sait pas s’épargner, au point que ce livre est l’inverse extrême de la fatuité ; et la vanité même y est absente, c’est un ego effondré qui se questionne sans cesse. Sans doute veut-il se rendre au bout de la nuit la plus noire, tout comprendre et en revenir.

 

Il semble qu’une fêlure soit la prima causa car ce motif traverse l’ouvrage : « ma poitrine : un vase ébréché » (1025 pas) ; « […] qu’apprend-on lorsqu’on coupe une pomme et qu’on l’oublie sur la table ? Que la déchirure finit par noircir, voilà tout » (5542 pas). Et le constat de ce Moi ouvert en deux aurait très bien pu impliquer que l’ouvrage s’intitule Cartographie d’une fêlure.

 

Dans cette voie, les « pas » de l’auteur traduisent le paradoxe vivant de l’ouvrage, reposant sur la polysémie du terme « pas ». 

Le terme grammatical pas est tout d’abord celui une phrase négative : ne…pas. Ce pas-là correspond très bien à l’opinion que le Moi porte sur son corps, cette négativité précédemment évoquée et qui parcourt le livre. La répétition des pas négatifs, évidemment, la surenchérissent.

 

Mais les pas sont aussi des substantifs, les pas d’une promenade. Ces pas-ci témoignent du mouvement de l’auteur, régulier, action ininterrompue de la vie qui par nécessité passe outre la douleur. C’est une nuit, certes, que l’on traverse, mais le mouvement contraint de la marche y est un clair de lune. D’une manière très oulipienne, la contrainte est ici créative, source d’une future naissance.

 

Et en effet, à 8820 pas, cette marche s’achève par la venue de l’espoir (du moins l’aurais-je interprété ainsi), ultime mais heureux jalon : « Je veux des volets aussi épais que les épaules de mon père. […] Et c’est peut-être là tout ce qu’il fallait savoir ». En abordant cette phrase, sous l’influence probable de l’auteur, j’avais initialement cru lire : « Je veux des paupières aussi épaisses que les épaules de mon père ».


Jean Colombes