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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

694 - ZOOM DANDYSME

le dandysme occupe une place fondamentale, esthétique et éthique dans la poésie française. Plus qu’une simple élégance vestimentaire, le dandysme poétique est une posture d’existence, une éthique de la distanciation, un culte de soi et une résistance souveraine face à la vulgarité du monde, à la tyrannie de l'utilitarisme et au conformisme social.

Voici les figures majeures et la trajectoire de cette ligne esthétique dans la poésie française (le dandysme se retrouve autant chez des hommes que chez des femmes, même s'il est moins étudié chez les femmes -Colette - George Sand - Coco Chanel - Greta Garbo - Françoise Sagan - Grace Jones etc.


1. Charles Baudelaire : Le théoricien et le modèle accompli


Baudelaire est la figure centrale du dandysme poétique français. Dans Le Peintre de la vie moderne (1863), il consacre des pages célèbres au dandy, qu'il définit non comme un goût effréné de la toilette, mais comme un « culte de soi-même » et une véritable aristocratie de l'esprit.

  • L'éthique de la réserve : Le dandy baudelairien vit dans un état de détachement élégant. Il est dans le monde sans être tout à fait du monde, observant la foule (« Le peintre de la vie moderne ») tout en préservant son inviolabilité intérieure.
  • La Beauté et l'Artifice : Dans Les Fleurs du Mal, la nature brute est rejetée au profit de la construction, du travail sur le vers, du parfum, du maquillage, du travail minutieux de la forme.
« Le dandysme est un soleil couchant ; comme l’astre qui s’incline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie. »

2. Jules Barbey d'Aurevilly : La philosophie du mépris souverain


Auteur du célèbre traité Du dandysme et de George Brummell (1845), Barbey d'Aurevilly (poète et romancier) conceptualise le dandysme comme une arme contre la démocratisation des mœurs et le triomphe de la bourgeoisie utilitariste.

  • La provocation et le secret : Pour Barbey, le dandy se distingue par sa capacité à surprendre sans jamais être surpris. C'est une force d'opposition individuelle, une élégance froide qui masque des tragédies ou des passions violentes sous des manières impeccables.

3. Arthur Rimbaud et Jules Laforgue : Les dandysmes de la rupture et de l'ironie


  • Jules Laforgue (Le dandy lunaire et mélancolique) : Laforgue incarne un dandysme métaphysique et poétique d'une grande modernité. Vêtu de noir, le regard distancié, il introduit dans ses Complaintes une ironie poignante, un jeu de mots macaronique et familier, se moquant de ses propres sanglots sous le masque du Pierrot.
  • Arthur Rimbaud (Le dandy traqué / l'anti-dandy absolu) : Si Rimbaud rejette l'élégance vestimentaire du dandy classique, son attitude relève d'un dandysme spirituel radical : le refus absolu des règles sociales, la provocation calculée, le renoncement souverain à la poésie elle-même au sommet de sa jeunesse (« Je est un autre »).


4. Robert de Montesquiou : Le dandy fin-de-siècle et l'esthète absolu


Inspiration directe du personnage du duc Jean des Esseintes dans À rebours de J.-K. Huysmans et du baron de Charlus chez Marcel Proust, le comte Robert de Montesquiou fut un poète (Les Chauves-Souris, Les Hortensias bleus) qui fit de sa vie entière une œuvre d'art.

  • Le culte du détail et du rare : Pour Montesquiou, chaque vers, chaque geste, chaque fleur choisie devait manifester une recherche d'inédit, un raffinement extrême en réaction à la vulgarité industrielle de son époque.


5. Tristan Corbière et les "Poètes maudits" : Le dandysme à l'envers


Dans Les Amours jaunes (1873), Tristan Corbière pratique un dandysme décalé, une forme d'auto-dérision dandy. C'est le dandysme de la laideur assumée, du sarcasme et de la distance pince-sans-rire : pose du poète marginal qui refuse la pitié du monde et tourne sa propre souffrance en dérision.


Les principes du dandysme poétique


Axe du dandysme - Manifestation dans le texte poétique


La distance / la froideur Refus du lyrisme épanché et sentimental ; utilisation de l'ironie, de la scansion stricte ou de la retenue.Le culte de la formeTravail ciselé de la langue, goût pour la rareté du mot, l'ellipse, la brièveté.La souveraineté moralePosition stoïcienne face à l'abandon, la trahison ou la bêtise du monde (« C'est eux qui m'ont perdu »).Le masqueUtilisation de doubles, de personnages, de contrepoints humoristiques ou tragiques.

Le dandysme poétique n'est ainsi pas une simple question d'apparence, mais une machine à conserver sa dignité et sa vérité propre face au bruit et à la déchéance de l'environnement extérieur.





le dandysme moderne, avec sa silhouette de drap noir, son flegme et son culte de l'élégance vestimentaire, naît effectivement en Grande-Bretagne au début du XIXe siècle sous l'impulsion de George « Beau » Brummell.

Cependant, si l'on définit le dandysme par ses fondamentaux — la stylisation de soi, le culte de l'artifice, le mépris souverain du bourgeois ou de l'utilitarisme, et la coquetterie intellectuelle —, des figures analogues traversent l'histoire bien avant le XIXe siècle, tant dans l'Antiquité que dans d'autres civilisations.


1. Dans l'Antiquité gréco-latine : Les ancêtres de la pose


  • Alcibiade (Grèce classique) : Le stratège athénien incarne une forme antique du dandysme politique et corporel. Il se distinguait par son souci maniaque de la parure, sa démarche théâtrale, ses manteaux traînants qui scandalisaient la cité austère, et un mépris absolu pour les lois communes. Chez lui, la beauté physique et l'insolence aristocratique étaient érigées en système politique.
  • Les élégants de Rome (Catulle et les Neoterici) : À la fin de la République romaine, les poètes dits « nouveaux » (les neoterici), autour de Catulle, cultivent un dandysme littéraire et mondain. Ils rejettent la grande épopée civique et lourde au profit d'une poésie ciselée, ultra-polie, parlant de leurs amours, de leurs toilettes et de leurs cercles restreints. Ils introduisent l'élégance de la nonchalance et le refus du sérieux institutionnel.
  • L'empereur Néron : Dans le registre de l'excès et de l'artificialité, Néron pousse le culte de l'apparence et de la mise en scène de soi jusqu'à faire de sa propre vie une œuvre d'art baroque et cynique, surveillant chaque pli de sa toge et chaque nuance de sa voix.

2. En Chine ancienne (IIIe-IVe siècle) : Les « Sept Sages de la forêt de bambous » et le mouvement Qingtan

C'est sans doute en Chine, durant la période troublée des Wei de l'Ouest et des Jin, que l'on trouve l'équivalent le plus fascinant du dandysme occidental, sous le nom de Qingtan (« causeries pures ») et l'attitude des Mingshi (les « hommes illustres » ou lettrés extravagants).

  • Le culte de la liberté et de l'inutilité : Ces lettrés refusaient les charges officielles et le conformisme confucéen. Ils passaient leurs journées à composer des poèmes, à jouer du qin (cithare), à boire du vin, à admirer la lune ou à cultiver une maigreur ascétique et raffinée.
  • L'élégance de la provocation : Connus pour leur nonchalance souveraine, ils portaient des vêtements amples et ouverts, se moquaient des bonnes manières conventionnelles et érigeaient le détachement spirituel et l'esthétisme en art de vivre suprême.


3. Dans le Japon féodal et d'Edo : Les Kabukimono et les Idate

  • Les Kabukimono (XVIe siècle) : Ce sont de jeunes samouraïs excentriques, ancêtres des esthètes rebelles du Japon. Leur nom vient de kabuku (qui signifie "se distinguer", "faire des extravagances"). Ils portaient des kimonos aux motifs incongrus et voyants, des sabres démesurés, adoptaient des coiffures provocantes et parcouraient les rues en manifestant un mépris total pour la hiérarchie militaire et la mort.
  • L'esthétique de l'Iki (Époque d'Edo) : Plus tard, dans le milieu urbain, le concept d'iki définit une forme de raffinement discret, d'élégance non chalante, teintée d'une pointe d'ironie et de détachement — ce qui se rapproche très exactement de la définition française du dandy.

Le dandysme, sous des habits de drap noir à Londres ou de soie en Chine ancienne, demeure donc une réaction universelle : celle de l'individu qui, face à la lourdeur du monde et à la vulgarité du troupeau, choisit de se recréer lui-même par la grâce, la distance et le style.