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NOTES CRITIQUES, LIENS, DÉBATS, ESSAIS

NOTES DE LECTURE DE BÉATRICE NIZZA

Orlando de Virgina Woolf -extrait

"Et c'est le dernier juron auquel j'aurai droit", songea-t-elle, "dès que j'aurai posé le pied sur le sol de l'Angleterre. Et je ne pourrai plus assommer un homme, le traiter de menteur en face, ni tirer mon épée et la lui passer à travers le corps, je ne pourrai plus siéger parmi mes pairs, porter une couronne ducale, marcher en procession, condamner à mort, conduire une armée, ni caracoler le long de Whitehall sur mon destrier, ni arborer soixante-douze médailles différentes sur la poitrine. Dès que je serai en Angleterre, j'en serai réduite à servir le thé et à demander à ces messieurs s'ils trouvent ça à leur goût. Vous sucrerai-je ? Un nuage de crème ?" Prononçant ces mots à voix haute avec force minauderies, elle découvrait avec horreur qu'elle tenait en bien piètre estime l'autre sexe, le sexe fort, auquel elle s'enorgueillissait autrefois d'appartenir. "Tomber du haut du mât parce que vous voyez les chevilles d'une femme ; se déguiser à la façon d'un Guy Fawkes et plastronner dans les rues pour faire se pâmer d'admiration les dames ; interdire aux femmes toute instruction de peur qu'elles ne soient en mesure de se gausser de vous ; devenir l'esclave de la moindre chose en jupons mais continuer à faire comme si vous étiez les rois de la création : Grand Dieu !" songea-t-elle, "à quelle sottise ils nous abaissent, sottes que nous sommes !" On peut remarquer ici que, vu l'ambiguïté de ses paroles, Orlando blâmait apparemment les deux sexes également, comme si elle n'appartenait à aucun. Il est vrai que jusque-là elle semblait vaciller ; elle était homme, elle était femme ; elle connaissait les secrets et partageait les faiblesses de l'un et de l'autre. C'était une situation affreusement déconcertante, à donner le vertige. Les conforts de l'ignorance semblaient lui être strictement interdits. Elle faisait penser à une plume emportée par la tourmente. Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas tellement qu'à force d'opposer un sexe à l'autre, de les trouver tous deux, alternativement, aussi entachés de faiblesses lamentables, et de ne pas savoir auquel elle appartenait..."


Orlando de Virginia Woolf