Le dépôt
Journal de bord d'eau (2)
jeudi 22 octobre 26
comme c’est étrange mais oui j’avance mais oui je suis vivant je suis vivant parce que j’avance dans la neige j’avance parce que je suis ce que je suis j’avance dans le message que j’écris j’avance en repoussant les regards perçants royale indifférence j’avance un regard puis deux puis trois puis une constellation de regards me percent et j’avance quand-même ce n’est pas facile d’avancer quand on est percé de regards les regards perçants me freinent l’avancée se fait plus lente je persiste je repousse les regards perçants dans une royale indifférence j’avance j’avance dans le message jusqu’à ce qu’un regard perçant interrompe ma course en avant je recule d’un pas je recule encor et encor je ne repousse pas ce regard-là le regard perçant me perce encor et encor comme un bec c’est une sensation merveilleuse dans ces conditions je recule je reviens en arrière je rebrousse chemin je marche à reculons (tout ce que je dis est précis car j'accomplis un travail d’équilibre minutieux pour ne pas le perdre dans le message en reculant à petits pas de plus en plus rapides au fur et à mesure que mon plaisir d’être percé par ce regard-là s’intensifie ) et soudain je m’arrête regarde autour de moi ne vois rien devant moi rien non plus derrière moi plus rien alors plus rien je ne bouge plus j’attends une réaction immobile figé inerte pétrifié cloué sur place je ne suis plus là je suis quelque part ailleurs en panne sur un seuil sous la neige c’est une sensation étonnante extraordinaire exquise la sensation de ma présence étrange dans le message au milieu des regards perçants qui de nouveau passent et me frôlent sans pouvoir me percevoir sans pouvoir me toucher invisible indifférent aux regards repoussant les regards avec toujours la même royale indifférence traversant le message sans qu’aucun regard ne puisse entamer ma fraîcheur
ça ne représente rien c’est une organisation matérielle c’est de l’encre sur le papier qui ne représente rien de ce qu’elle est censée représenter très loin vraiment très très loin de ce que ça désigne c’est à peine visible ce que ça désigne l’œil le voit l’œil l’entend aussi mais à peine si ça ne représente pas ou très peu en revanche ça signifie ça indique une bonne direction une direction possible vers le réel
note bien j’ai voulu dire dans ce poème que ça (je laisse à la personne le soin d'interpréter le ça comme elle veut l'entendre) ça est un code d'accès au réel du poème c'est à la personne de se servir de ça pour ouvrir le poème contenant ce qu’elle peut voir et entendre seule la personne peut voir et entendre grâce à ça ce que contient le poème